« A l'heure même où j'écris, et où je commente ces grandes pensées de la bourgeoisie révolutionnaire, les
mots décisifs de la société humaine issue de la Révolution, les mots de justice, de liberté, ont des sens de classe : par la liberté, le capitalisme entend la force d'expansion
illimitée du capital ; le prolétariat entend l'abolition du capitalisme. Pour les uns, le mot justice contient le dividende, et, pour les autres, il l'exclut »
Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française, Tome 2, page 496, Editions sociales, 1970
Au cours des années 60, sous la pression des Etats-Unis, le commerce international a été progressivement libéralisé dans le cadre du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce).
Le Kennedy Round (1964-1967) sera suivi du Tokyo Round (1973-1979) de l’Uruguay Round dont la conclusion à Marrakech, en 1995, donnera naissance à
l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce).
En1973, après plusieurs soubresauts, le système monétaire international, mis en place en
1944 sur la base des accords de Bretton Woods, est mis en pièces. Le monde entre dans un système de change flexible, les monnaies flottent les unes
par rapport aux autres.
A partir de juin 1984 sous l’impulsion du gouvernement la France a procédé à la déréglementation financière, le marché des capitaux a
progressivement été libéralisé jusqu’à son aboutissement en 1987 avec la ratification de l’acte unique européen qui a institué la libre circulation des capitaux.
Ces mesures de déréglementation ont eu pour objet, et en tous cas pour conséquence, de nous soumettre à la concurrence instaurée comme
règle essentielle de fonctionnement de l’économie mondiale.
Si la concurrence peut avoir, y compris en économie, diverses significations, il s’agit ici de la concurrence au sens ou l’entendent
les néo-classiques et telle que la conçoivent les multinationales et les institutions du capitalisme financier qui dominent de plus en plus l’économie mondiale. C’est la fameuse
« concurrence libre et non faussée » dans « une économie de marché ouverte » qui figurait déjà dans le traité de Maastricht, dans le projet de traité constitutionnel refusé
par les Français et que l’on retrouve maintenant dans le traité dit simplifié.
Pourtant ce marché de concurrence pure et parfaite qui est censé nous faire vivre dans un monde idyllique n’est absolument pas
réaliste. Rappelons quelques conditions nécessaires au fonctionnement de ce marché pour ceux d’entre nous qui ne les auraient pas en tête :
- Le prix déterminé par le marché doit être
indépendant de l’action de chaque acheteur et de chaque vendeur ;
- La liberté des acheteurs et des vendeurs doit
être totale, aussi ni un Etat ni aucun groupement ne doivent intervenir par un règlement ou une entente quelconque ;
- Ce marché doit être transparent, c'est-à-dire que
chaque participant doit être parfaitement informé des quantités offertes et demandées et du prix auxquels ces quantités sont offertes ou demandées ;
- Les produits doivent être homogènes, c'est-à-dire
que les produits livrés par les vendeurs doivent être considérés comme identique par les acheteurs ;
- La mobilité des produits et des facteurs de
production doit être parfaite.
Prétendre que ce marché doit jouer un rôle central dans l’organisation économique parce qu’il a automatiquement un rôle positif relève
de l’affabulation. Les économistes qui nous tiennent ce discours ne sont pas des scientifiques mais des idéologues voire des doctrinaires de la religion libérale. Et les politiques, comme les
technocrates de Paris de Bruxelles et des organisations internationales qui nous imposent ce mode d’organisation ne servent pas l’intérêt des peuples mais celui du capitalisme financier qui
profite de la loi du plus fort.
Car cette globalisation financière a un coût pour les peuples du monde entier. Elle est la source d’une faible
croissance et de chômage dans de nombreux pays, elle provoque des délocalisations, elle creuse les inégalités entre pays riches et pays pauvres mais aussi entre pauvres et riches dans chaque
pays. « Au regard des disparités considérables des salaires réels des différents pays, la politique libre-échangiste mondialiste, aggravée par le système
des taux de change flottants et la déréglementation totale des mouvements de capitaux, n'a fait qu'engendrer destruction des emplois, réduction de la croissance, désordres, instabilité, et
misères de toutes sortes. »
Maurice Allais, notre seul prix Nobel d’économie, plutôt libéral d’ailleurs, a montré chiffres et tableaux à l’appui qu’à partir de
1974 notre croissance a été divisée par un peu plus de 2 et que ce phénomène est parfaitement corrélé avec la montée du chômage. Ainsi le Chômage, au sens du BIT, qui était de 630 000 en
1974 est monté à 3 192 000 en 1997 chiffre qui aurait été bien supérieur sans la politique de l’emploi. Par contre le sous emploi total, qui était au niveau du chômage selon le BIT en
1974, est monté à 6 050 000. Depuis 1974, les pertes d’emploi ont principalement concerné l’industrie et massivement.
Le libre échange s’appuie sur la théorie des coûts comparés de Ricardo (1817). C’est un modèle qui repose sur l’hypothèse que les
fonctions de production reste invariable au cours du temps. En fait, il ne peut en être ainsi que pour les ressources naturelles. Dans le domaine industriel aucun avantage comparatif n’est
permanent (technologies, compétence de la main d’œuvre, niveau des salaires, infrastructures, énergie, etc..). La disparition de certaines activités dans un pays développé en raison des avantages
comparatifs d’une époque pourra se révéler dramatique lorsque plus tard ces avantages disparaîtront et qu’il faudra reconstituer ces activités (recherches abandonnées, perte de savoir faire, coût
d’investissement, etc.)
La doctrine libre échangiste prétend que le fonctionnement libre et automatique des marchés conduit à « l’allocation efficace des
ressources »
et à une situation optimale pour tous les pays et tous les groupes sociaux. C’est une pure fumisterie et pourtant cette
croyance inspire des politiques qui impliquent qu’une part toujours plus grande des activités humaines passe sous le contrôle du marché ce qui entraîne la marchandisation d’un nombre de biens et
services toujours croissant et le démantèlement des services publics.
Pour les organisations internationales (FMI, Banque mondiale, OMC, OCDE, UE), le libre échange ne peut être que créateur d’emploi et
d’accroissement du niveau de vie et la concurrence des pays à bas salaire ne peut être cause de chômage. Celui-ci ne s’explique, selon elles, que par l’incapacité des pays développés à s’adapter
à la globalisation. Pour réussir dans ce contexte les coûts salariaux doivent être abaissés et surtout ceux des salariés les moins qualifiés. Leur catéchisme se traduit dans la réalité par une
forte réduction de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Elle est passée en France de 70 % à 60 % dans les 10 ans qui ont suivi 1983 pour
atteindre 58 % en 2005. Si en France elle a peu baissé entre 2002 et 2006 (de 58,45 à 58,10 %), elle est par contre descendue en Allemagne, dans la même période, de 58,22 % à 54,88 %.
Mais la réalité c’est aussi une croissance très faible dans la zone euro qui est
fortement tributaire du niveau de l’activité aux Etats-Unis. Le chômage et le sous emploi sont toujours très importants malgré les chiffres annoncées depuis un an. Leur tendance à la baisse est
due à la faible augmentation du nombre d’actifs potentiels qui provient du retournement démographique avec la fin des effets du baby boom et surtout aux tripatouillages statistiques.
La baisse des salaires : ce n’est que reculer pour mieux sauter. Il est impossible de concurrencer les pays émergents comme la
Chine l’Inde, etc. qui ont des salaires 10, 20, 50 fois moins élevés que les nôtres suivant les qualifications. « À l'atelier, le
mingong n'a aucun droit. Il est payé à la journée, une journée extensible de dix, douze, parfois
même quinze heures, sans aucun contrat de travail. Il doit assumer toutes les conséquences d'un accident du travail ou d'une maladie. Il peut
être mis à pied du jour au lendemain sans explication. À la ville le mingong est un véritable paria. Il
est objet de mépris et d'ostracisme de la part des citadins, accusé de tous les maux. Une bonne partie des métiers urbains lui sont interdits. »
Les partisans de cette mondialisation prétendaient il y a une dizaine d’années qu’il n’était pas grave de perdre des activités dans
les secteurs traditionnels. Selon eux, nous devions nous rattraper dans les secteurs riches en technologies et dans les services. Ils devraient convenir aujourd’hui que leur pari était erroné.
Beaucoup de pays émergents maîtrisent très vite les technologies les plus sophistiquées. Aujourd’hui La Chine forme plus de chercheurs et d’ingénieurs que l’UE et l’Inde plus
d’informaticiens.
Les mêmes prédisaient également que les écarts de salaires se réduiraient rapidement, or il n’en est rien car la très forte croissance
de ces pays n’est pas dû à une élévation de leur niveau de vie mais à leurs exportations. Seule une minorité profite du développement.
Que se passe-t-il en réalité ? Des entreprises délocalisent en transférant leurs technologies et leur savoir faire dans ces pays ou elles emploient cette main d’œuvre à bas coût et sans protection sociale mais capable de s’adapter et d’avoir rapidement
une productivité qui approche la nôtre. Elles rapatrient ensuite des produits qu’elles peuvent vendre moins cher sur les marchés occidentaux tout en augmentant leur profit dans des proportions
considérables. Baisser les salaires, réduire la protection sociale, démanteler nos services publics ne peuvent y suffire ! A moins de régresser au niveau des pays émergents, il est
impossible de les concurrencer dans de nombreux domaines. En fait, la mondialisation met en concurrence les systèmes sociaux et fiscaux.
« Le libre-échange entre des pays ayant des systèmes sociaux et fiscaux
différents n'organise pas la concurrence entre les entrepreneurs, mais entre les choix sociaux et fiscaux des citoyens de ces pays. Or, s'il est légitime que des projets entrepreneuriaux soient
mis en concurrence, car ils relèvent du monde du marché, les cadres sociaux et fiscaux traduisent des choix politiques collectifs. Ils relèvent d'un espace radicalement différent de celui du
marché. Vouloir les mettre en concurrence revient à faire voter des citoyens d'un pays sur les choix dans un autre pays. Il y a non seulement une
négation du principe de la démocratie, mais surtout une profonde imposture à prétendre alors que le libre-échange valide l'efficience de choix économiques. »
Dans ce contexte la concurrence entre les systèmes sociaux et fiscaux est aggravée par la valeur relative des monnaies. L’Euro cher
désavantage fortement les pays comme la France ou l’Italie qui au contraire de l’Allemagne ont une structure de leur industrie qui les expose plus directement à la concurrence
internationale.
Confrontées à la tourmente de cette concurrence effrénée et soumise de plus en plus à l’exigence d’actionnaires qui leur imposent des
rendements de 15 à 20 % pour leurs capitaux, les entreprises n’ont en définitive que le choix de péricliter ou de délocaliser. L’aboutissement logique de la mondialisation c’est la destruction
progressive de notre industrie.
Dés lors que la création des biens matériels nous échappe l’appropriation, par les rentiers, d’une partie des richesses au niveau de
la production devient aléatoire. Les marchés financiers et la spéculation prennent le relais. Leur expansion considérable s’est accompagnée de bulles
financières répétitives qui ont eu chaque fois des conséquences négatives sur l’économie réelle.
Les questions de fond que nous pose la mondialisation financière ne sont pas nouvelles. Elles sont inhérentes au capitalisme. Déjà
sous la « Législative » la gauche s’opposait aux girondins partisans du libre échange et la question du change des assignats était au cœur des débats. La première mondialisation qui
avait certes des caractéristiques assez différentes n’a duré qu’une cinquantaine d’année. Elle a conduit à la première guerre mondiale et s’est
éteinte avec elle. Cela montre que rien n’est irréversible.
Mais comme on vient de le voir, la globalisation financière remet en cause la souveraineté populaire, impose la réduction de la
dépense publique, détruit les services publics, creuse les inégalités. Elle est en contradiction absolue avec les valeurs essentielles de la gauche
républicaine.
La refondation de la gauche ne peut donc se faire qu’en se situant très clairement par rapport à la globalisation financière et en
élaborant des propositions audacieuses. Comme le disait Claude Nicolet à l’université d’été du MRC, il nous faut « Bâtir les analyses et les outils qui nous permettrons de nous imposer dans
la bataille idéologique et intellectuelle que la gauche vient de perdre. ».
La bataille idéologique
Il s’agit d’abord de convaincre que la pensée unique ultra libéral n’a pas de fondement scientifique mais qu’elle est un discours
purement idéologique qui promeut la loi du plus fort au seul profit des multinationales et des fonds d’investissement.
Sur certains aspects nous trouvons des alliés. « La doctrine simpliste du libre-échangisme, et son application
brutale, est une des plus funestes erreurs qui ont dominé les politiques des vingt-cinq dernières années. Jamais la constatation de Rabelais n'a eu plus de sens :
"L'ignorance est mère de tous les maux".C'est cette ignorance qu'il convient de dénoncer et qu'il faut combattre partout où elle s'affirme,
dans toutes les universités dans tous les pays, et dans toutes les organisations internationales. »
Certaines questions avancent un peu, pendant plusieurs années il était complètement tabou de prononcer le mot « protection »
et de porter des critiques contre le marché et la concurrence ou contre l’indépendance de la BCE. Ceux qui, comme nous, s’y risquaient étaient vite
taxés d’archaïsme. Je ne dis pas qu’aujourd’hui c’est devenu facile mais les réactions sont moins nombreuses et moins vives car, en France, malgré la propagande, le peuple est confronté à la
réalité et il comprend mieux que protection n’équivaut pas à autarcie. Le fait que le Président de la république porte des attaques contre la BCE, même si ce n’est que par pur souci de
communication, démontre que l’opinion bouge sur ces sujets. Par contre, il y a fort à faire pour surmonter la résignation qui accompagne les privatisations et pour poser la question de la
propriété des moyens de production. Pourtant la défense, la survie et la modernisation de nos services publics en dépendent totalement.
Quant aux outils notre logiciel est relativement bien élaboré en ce qui concerne le nécessaire protectionnisme ou la BCE.
Droits de douane que nous avons appelé « éco socio taxes » ou contingents pour nous protéger hors de l’Union, Montant
compensatoire sociaux à l’intérieur de l’Union européenne pour ce qui relève de la protection ; ajout de la croissance et de l’emploi dans les missions de la BCE et gouvernement économique de
l’Euro qui remettrait en cause son indépendance.
Par contre il nous reste à approfondir la façon de traiter l’appropriation des moyens de production pour la rendre réaliste dans le contexte du 21ème siècle. Nous avons de même une réflexion à conduire sur l’avenir de l’Euro. Une monnaie unique à des
économies qui ne convergent pas réellement voire qui divergent est-elle tenable à long terme ? Si oui à quelles conditions. Sinon quelles solutions adopter.
Ces questions sont d’une grande importance car la croissance et l’emploi en dépendent.
Les réponses que la gauche leur apportera lui permettront, ou non, de se refonder et de rebondir.
Article 102 A, Article 105 du traité de Maastricht ; Article III-178 du traité constitutionnel refusé par nos
concitoyens en mai 2005
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